7

POINT DE VUE DE LILI

Cette matinée de travail a été des plus étranges. Paul, en attendant que j'aie mon propre espace de travail, m'a fait une petite place sur son bureau pour que je puisse l'aider à préparer la réunion de l'après-midi. Nos bras se frôlaient de manière continue. Malgré mes efforts pour ne pas être la femme empotée qu'il trouve insupportable, j'ai renversé ma brique de jus de fruit sur mon décolleté, souillé son clavier de miettes de bastognes durant la pause café, que j'avais décidé de passer en travaillant, tout comme lui, et fait tomber un rapport que je devais agrafer et dont j'ai dû remette toutes les pages dans l'ordre. Pourtant, même s'il a eu l'air exaspéré à chaque fois, il n'a fait aucune remarque. Mais le plus surprenant a été toutes les fois où je l'ai surpris en train de m'épier en rougissant. Quelquefois, il réalisait qu'il était repéré, et il tentait de s'éloigner de moi (ce qui est quasi impossible au vu du partage temporaire de son bureau) en rougissant de plus belle.

Ces quelques heures ont été si intenses que, même si c'est pour retrouver Martin et réduire en fumée ses espoirs que nous formions enfin un couple, j'ai vraiment hâte.

Il a réservé un petit restaurant sympa à deux pas de nos deux lieux de travail, que l'on a découvert à l'occasion de mon dernier anniversaire. Lorsque j'arrive à la table à laquelle il m'attend, il se lève pour m'embrasser sur les lèvres et me tirer ma chaise.

Je m'assois en retenant difficilement les mots de rejet qui veulent sortir de ma bouche.

— Comment tu vas, ma chérie ? Pas trop eu la gueule de bois ? La dernière fois qu'on s'est mis la tête à l'envers comme ça c'était avec Rudy, donc ça remonte à loin !

Je refuse de penser à Rudy. J'étais jeune et naïve, à croire qu'il serait mon premier et seul amour. J'en suis sortie le cœur brisé et désabusée. Durant cette soirée dont Martin parle, Rudy a pris ma virginité, et le lendemain matin, j'étais à peine plus qu'une inconnue pour lui. Je ne suis pas faite pour l'amour durable mais pour les plans sans avenir.

— Ça va, et toi ? Tu as pas l'air tout à fait frais !

Il éclate de rire en ouvrant le menu devant lui.

— Ben merci ! Comment s'est passée ta première matinée de travail ?

J'ouvre à mon tour mon menu, parcourant les plats sans vraiment les voir.

— J'ai pas fait explosé mon lieu de travail donc je suppose que ça a été ! plaisanté-je.

Nous discutons avec légèreté jusqu'à l'arrivée de nos plats, puis, alors que j'essaye de manger sans tacher encore davantage ma robe, il demande :

— C'était bien, cette nuit, pas vrai ?

Manquant m'étouffer, je fais oui de la tête. Je m'essuie ensuite la bouche et réponds, avec tout le tact dont je suis capable, c'est à dire aucun.

— Tu baises super bien, mais c'était juste une baise entre deux meilleurs amis complètement bourrés.

Avec une moue triste, d'une voix plaintive, il ne se laisse pas repousser aussi facilement et exige des explications :

— Pourquoi tu ne m'as jamais laissé ma chance ? Tu viens de le dire, je baise super bien, et je peux t'offrir bien plus que ça. Tes parents, les miens et tous nos amis trouvent qu'on formerait le couple parfait, il n'y a que toi qui ne le voit pas. Tu perdrais quoi à m'essayer ? C'est blessant, tous ces rejets, tu sais ? Je pense que si tu me rejettes cette fois-ci, je préfère que l'on s'éloigne...

Sa voix se brise dans un sanglot. Déçu de moi, il commence à manger son plat en silence. Et je panique. Margotte est ma meilleure amie et ma boussole. Martin est mon meilleur ami et ma boussole... et ma dernière baise. Je ne peux pas vivre sans eux, même temporairement. Ils sont ma famille au même titre que mes parents. Surtout Martin. On se connait depuis toujours. Nous sommes voisins depuis notre naissance. On barbotait tout nus dans sa petite piscine gonflable, on a appris à faire du vélo ensemble, on a été le premier baiser l'un de l'autre, on a fait le mur pour notre première soirée ensemble, eu notre première cuite ensemble, et failli avoir notre première fois ensemble lors de cette soirée... On a partagé tellement plus que les repas dominicaux avec nos parents !

— Je vais te laisser ta chance !

Merde. Ma panique a parlé pour moi. Je ne veux pas lui laisser une chance ! On va gâcher notre amitié bêtement ! Je ne l'ai jamais aimé amoureusement ! Il est comme mon frère ! Mais c'est trop tard, il bondit sur ma déclaration comme un lion affamé.

— Merci ma chérie ! Nos parents ne vont pas en revenir ! Va falloir fêter notre mise en couple, depuis le temps que tout le monde attend ça !

Dans la foulée je reçois sur notre groupe d'amis (et dans lequel il y a nos parents) whatsapp un message dans lequel il annonce notre couple et propose de fêter ça pendant un grand repas chez nos parents samedi. Je croule sous les réponses enthousiastes alors que j'ai envie de me cacher dans un trou de souris et de ne jamais en sortir.

Je ne sais pas comment m'extirper de ce guêpier. Je ne peux pas revenir sur mes paroles et lui briser le cœur, je dois essayer. Il ne m'en voudra pas si notre histoire échoue, mais il me haïra si je change d'avis sans avoir tenté après lui avoir donné un énième faux espoir.

Ce soir, j'avais prévu de lever un inconnu pour une baise sans conséquences, mais ce n'est plus possible, je ne peux pas trahir mon meilleur ami de la sorte. Je ne sais pas qui je suis en couple, car je ne l'ai jamais été. Mais je veux être fidèle, loyale, délicate et tendre, la compagne idéale pour lui. C'est ce qu'il mérite, c'est un garçon en or. Toutes ses histoires d'amour ont été décevantes avec des pétasses décérébrées et il a passé des mois à pleurer sur mon épaule attentive, maintenant, le vent doit tourner pour lui. Je sais qu'il n'est pas fait pour moi, mais je peux au moins lui offrir une belle histoire.

Et puis est-ce que j'y perds vraiment au change ? Il a une magnifique queue et il s'en sert merveilleusement bien... Par contre, j'aurais préféré qu'il ne se précipite pas sur whatsapp pour tout raconter à tout le monde.

Habituellement, c'est moi qui parle sans discontinuer et Martin qui écoute, mais cette fois, c'est lui qui parle sans discontinuer et moi qui n'écoute pas. Sans s'interrompre, il me conduit hors du restaurant. Notre repas se termine avec ses mains sur mes fesses, ses lèvres sur les miennes et, murmuré au creux de l'oreille, un :

— À ce soir ma chérie...

POINT DE VUE DE PAUL

La matinée en compagnie de Mademoiselle Chambon a été harassante. Heureusement, elle rattrape ses maladresses par des remarques extrêmement pertinentes. Ce matin, j'en avais plus contre moi-même que contre elle. C'est plus fort que moi, je n'arrête pas de l'imaginer crier pendant l'amour, mais pas sous les coups de hanche de son Martin... sous les miens... Hervé m'a retourné le cerveau avec ses histoires de tourner la page...

Quand je l'observe plus attentivement, je la trouve belle, même si elle s'habille comme un poussin au festival de Rio. Une robe jaune poussin avec un collant rayé orange et vert fluo, pour venir travailler...

Ce midi, Hervé m'a encore longuement parlé d'elle. Il s'est pris pour exemple, avec la belle Margotte, pour remonter en selle après son divorce.

Notre réunion s'est très bien déroulée et Lili s'est très bien débrouillée seule dans mon bureau pendant ce temps. Cela me met d'excellente humeur et, encouragé par les discours d'Hervé depuis ce matin, je retiens Lili par le poignet et lui demande :

— On fait un pot de départ pour Stella, vous voulez venir ?


>>